•  

     

     

     

           
           

    Alors! Raconte! N° 204

     

     

     

                                                       La Vie en 1944

     

            J'avais 4 ans et les années qui suivirent 1944 furent très difficiles à vivre. Mon père fut mobilisé en 1942 et envoyé à Stenay(Meuse) dans l'infanterie coloniale. Nous n'avions pas beaucoup de ses nouvelles et notre famille composée de 4 enfants, de deux grands-mères, de deux réfugiés de Agde, on avait des difficultés pour remplir les assiettes pour 9 personnes. Le pain noir était rationné, la viande on ignorait le boucher. Elle est revenue lorsque mon père  atteint de tuberculose a été démobilisé. Il s'est fait opérer d'un pneumothorax. Le rumifon,  le P.A.S, la pénicilline médicaments miracles 1950 n'existaient pas encore. Pour qu'il reprenne des forces, la viande rouge lui était réservée. Heureusement, il fut sauvé.

     

            Il nous a appris à nous débrouiller seuls. On cultivait les vignes au "biguos" , pioche à trois dents, sans le cheval qui nous avait été réquisitionné par les autorités militaires françaises. Lors de nos petites vendanges, tous les raisins se ramassaient, mûrs ou pas. Aramon, carignan, mourastel, terret étaient les cépages les plus répandus. Les "broutignes" ( grapillons) faisaient le petit vin. Le litre de vin s'achetait 9,65AF - le kg de pain 1,98AF - le kg de beefsteak 71,90AF. Le salaire horaire n'a pas bougé pendant la guerre , il est resté à 12,42AF. Dans la campagne, on posait des collets pour attraper des lapins, des pièges pour attraper des perdreaux. On pêchait des grenouilles pour les manger. On élevait quatre chèvres qui nous donnaient du lait et lors de leurs périodes de chaleurs, on les amenait au bouc pour les faire saillir. Les petits chevreaux nous apportaient un complément de viande blanche. Par contre nous ne manquions pas de légumes, pommes de terre, artichauts, salades, topinambours, carottes et courgettes. Mais tous les soirs c'était notre corvée pour tout arroser. Trois jardins, on vidait les puits avec la chadouf en remontant,  les pieds sur une planche, les seaux d'eau. Il nous manquait du savon et une fois par mois, on faisait la lessive des draps dans une grosse lessiveuse (que nous appelions "la buguadière") où nous mettions une rangée de sarments de vigne, deux draps sales couverts de cendres de la cheminée, vestes et pantalons puis le petit linge Nous répétions cette opération sur cinq rangées. Sous cette grosse galette, nous allumions le feu et nous faisions bouillir; on rinçait avec l'eau du Lirou les genoux dans une caisse en bois . Comme chaussures, nous portions des sandales confectionnées avec des pneus de moto. C'était la guerre , la débrouille obligée.

     

     

     

              Un souvenir marquant dans les années 1944, pour faire saillir nos chèvres, nous devions les amener à Combejean chez une dame qui avait un bon bouc. On partait de bonne heure le matin et on montait vers Fontjun. Je me souviens des deux camions des résistants et du car des allemands brulés au col de Fontjun sur le bord de la route. Nous descendions ensuite un sentier qui nous amenait à Pierrerue puis la route jusqu'à Combejean. Il fallait faire vite car il fallait revenir avant le soir à Cébazan distant de 10 km.

     

              Un autre fait marquant car nous étions en zone occupée. Les troupes allemandes parcouraient les routes départementales et passèrent à Cébazan. Ils traversaient l'Hérault pour gagner la vallée du Rhône, Lyon, l'Alsace pour contrer la 1ère armée française qui avait commencé à débarquer en Provence. Le 17 août 1944 leur visite restera mémorable. Ils avaient faim et toutes les maisons furent visitées. Ils nous prirent du pain, du lard et montèrent dans les chambres. Mon père reçu des coups de crosse d'un fusil dans l'escalier. Ils n'hésitaient pas à tirer sur tout ce qui était suspect. Ma soeur qui avait 17 ans fut cachée dans le grenier; devinez pourquoi ? Ma pauvre arrière grand mère qui revenait du jardin fut bousculée et laissée inconsciente sur le bord de la route. On la retrouva au fond d'un fossé le lendemain matin. Les maisons furent pillées, les portes éventrées. Du 19 au 24 août 1944 les colonnes d'allemands en déroute passèrent dans le Biterrois. Tous les moyens de locomotion  furent utilisés. Au bas de notre rue, pendant leurs perquisitions, les vélos  entassés les uns sur les autres empêchaient les mules et chevaux de passer. Ce fut l'affaire de deux jours, puis nous avons pansé nos peurs et nos  blessures. Le dernier passage des Allemands dans la commune de Cébazan restera un souvenir gravé à jamais dans nos mémoires. De peur que les jeunes filles soient agressées par les troupes allemandes, la majorité des gens du village sont allés dormir dans la campagne amenant avec eux leurs volailles, chèvres et clés des maisons. Mais ce n'était pas la première fois que notre nuit se passait ainsi. Le 5 juillet 1944, les Alliés - Américains et Anglais- ont bombardé la gare de Béziers qui réparait les  wagons et les usines Fouga qui construisaient des petits chars pour les allemands. Lors du  passage des forteresses au dessus de Cébazan, pris de panique les habitants allèrent se cacher et du haut de la colline nous avons vu le ciel rougeoyant au dessus de Béziers s'enflammer. Il était midi trente cinq lorsque 120 à 150 avions  anglo-américains en quatre vagues lâchèrent 500 bombes sur Béziers, 100 bombes sur la gare SNCF et 75 bombes sur les établissements Fouga. Tous les gens du village se mirent à pleurer car pour la première fois, ils découvraient les horreurs de la guerre.

     

     

     

                             11 novembre 1942, les allemands arrivent à Béziers.

     

                                    20 août 1944, les allemands se replient

     

     

     

         La guerre ne sera pas finie pour autant. Il faudra attendre mai 1945 pour voir les prisonniers revenir. Puis les crimes de la milice furent jugés. Les maquisards se firent justiciers. Beaucoup de miliciens sautèrent par les fenêtres pour leur échapper. L'après guerre...... en toute chose il faut considérer la fin .....mais il faudra beaucoup de temps pour oublier tout cela. 

     

       JCdoc 09/2020

     

     

     


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :